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  • Cynthia Butare

EST-CE QUE BEYONCÉ CHERCHE À S'EMPARER DU MARCHÉ AFRICAIN?

Updated: Aug 16




Personne n’a dit que Black is King est supposé traiter la problématique du développement socio-économique en Afrique

… manquerait plus que ça.


Black is King est une mise en scène et une adaptation cinématographique de The Lion King : The Gift. Il s’agit d’une compilation développée et produite par Beyoncé, inspirée par le remake 2019 du Roi Lion de 1994. A quel moment as-tu donc pensé qu’une chanteuse/compositrice/interprète et – pas super bonne – actrice (On en parle de Obsessed ?), allait te proposer autre chose que du bon son, des chorés, de belles tenues à la rigueur … et sur ce plan-là, rien à dire, elle a tout donné ! Visuellement parlant, Black is King est juste oufissime. Un esthétisme et des visuels, portés sur le créatif et le musical, superbement réalisés.

Cependant, Black is King est la risée de la twittosphère. En cause : son appropriation culturelle et son portrait d’une Afrique idéalisé, voire trop romancée.


Pourtant, tout comme toi, j’ai trouvé très belle la danse du saut des guerriers Masaï et les façades des maisons ndebele décorées de motifs colorés. Mais bien que Beyoncé n’ait pas réalisé son album visuel au détriment des peuples qu’elle représente, ce qui définit l’appropriation culturelle n’est pas uniquement l’exploitation de celle-ci, mais l’utilisation de symboles qui entraîne une compréhension biaisée de l'apport de ces cultures à cause d’éléments qui leur sont faussement attribués.




Sachant que la Terre des Lions est une contrée africaine imaginaire, tout comme Wakanda, y inclure une touche africaine sans pour autant alimenter une vision réductrice devient compliqué. Qu’est-ce qu’on met dans un monde qui n’existe pas ? Quelles cultures représente-t-on ? Ainsi, s’inspirer tant bien que mal de la nature, de rituels, d'animaux, d'objets et de plantes, tout en y mêlant des extraits sonores du remake du Roi Lion, parce que ça reste quand même un produit Walt Disney, ne pouvait qu’amener la controverse. C’était inévitable.

Il m’aura fallu regarder une deuxième fois pour réaliser que le schéma narratif proposé est le même que le classique de Walt Disney. De la célébration de la naissance à la mort du roi, l’exil, la découverte d’une autre vie, les retrouvailles avec Nala, la reconquête du royaume et le règne. Le personnage principal est donc Simba, mais c’est un humain. Un concept que je n’ai d’ailleurs pas bien compris. Parce que dans ce cas-là, qui sont Zazu, Rafiki et Pumba ? Pharell ferait un bon Timon mais au-delà de ça, ça porte à confusion. Forcément, prendre comme base le remake d’un dessin animé pour faire une ode à la richesse des cultures africaines ne pouvait pas amener de profondeur à des symboles qui sont en revanche, à forte charge culturelle.

Toutefois, la proposition artistique reste exceptionnelle. Il y a tellement de choses à voir en même temps, tant dans les mises en scène, que dans les tenues et les coiffures, que je ne savais pas où regarder. Des ambiances à la Chale Wote, une cinématographie à la Baloji, une garde-robe à la Christie Brown. Chaque plan est organisé comme un tableau avec une attention particulière pour la composition avec des symétries et des structures géométriques.

Le but d’un clip étant de susciter une réaction afin que le public se souvienne d’une chanson, le pari est réussi. Le film dans son ensemble restera dans les annales. Black is King sera parvenu à créer un clip pour chacun des morceaux de The Gift dans une narrative, malgré tout, bien ficelée et ceci sur une heure et vingt-cinq minutes.




Mon préféré est sans hésiter Mood 4 Ever, qui est un patchwork de plusieurs univers, avec cette Rolls Royce à imprimé léopard au début. Puis apparaît un manoir où Beyoncé, endormie dans une chambre, se réveille au son d’un violon – scène qui rappelle celle du Prince Akeem à son réveil dans le royaume de Zamunda. Les chœurs, qui rappellent le début du film Un Prince à New York, font la transition avec la musique malienne traditionnelle, qu’on reconnaît à ses instruments à cordes caractéristiques. S’en suit la voix d’Oumou Sangaré, reconnaissable dès la première mesure, puis un beat hip hop auquel s’adonnent Beyoncé et son mari Jay-Z. Du début à la fin, la mise en scène est rempli d’abondance et de luxe assumé dans un monde complètement loufoque. Il y a des danseuses aquatiques aux maillots de bain fuchsia et orange fluo au bord de la piscine et un grand échiquier dans le jardin avec une belle symétrie entre les pions humains qui nous remettent bien dans le thème de la royauté avec leurs couronnes et leurs tenues aussi époustouflantes les unes que les autres.




J’ai aussi aimé le message et les visuels du clip de Brown Skin Girl. J’ai adoré Keys to the Kingdom et Ja Ara E pour l’ambiance. Mais j’ai surtout aimé que dans certains clips Beyoncé soit en retrait pour mettre en avant les artistes, ce qui fait de Black is King une vraie plateforme pour donner de la visibilité à d’autres artistes africains. En plus des chanteurs, des producteurs, réalisateurs et cinéastes, des artistes visuels comme Hannah Beachler, Emmanuel Adjei, Blitz the Ambassador, Jenn Nkiru, Trevor Stuurman ont été impliqués et ont apporté leur touche.




Dans ce même esprit, l'équipe costumes et tenues, dirigée par la styliste Zerina Akers, a fait le choix conscient de mettre en lumière des créatifs indépendants talentueux de l’Afrique et de la diaspora au sens large, qui défendent et élèvent leur travail avec fierté. Par ailleurs, un répertoire appelé Black Parade, a été créé et ajouté au site internet de Beyoncé, avec une multitude de marques, juste pour le plaisir des fans. Les marques rwandaises Moshions, Inzuki Designs, House of Tayo et Haute Baso, y ont également trouvé leur place.

Pour résumer, c’est ce qui s’appelle utiliser sa notoriété à bon escient.

Cependant, une question se pose : le but de Beyoncé étant d’alimenter les conversations interculturelles au sein de la communauté noire au sens large, est-ce que la production n’en est pas moins capitaliste ? Il s’agit de ne pas être dupe. Black is King a permis au nouveau service de streaming de Walt Disney de gagner trois millions d'abonnés.

Jusqu’à la sortie de Black is King, Disney+ avait atteint un plafond en termes de contenu proposé. La Compagnie disposait jusque-là d’un ensemble de productions de dessins animés classiques avec lesquels on a tous grandi, des films de Pixar, des films de super héros Marvel, l’intégrale des Star Wars, les 30 saisons des Simpsons. Black is King a naturellement permis à Disney+ de profiter de l’audience de Beyoncé et ainsi de rééquilibrer son audience avec des abonnés plus âgés, mais pas que. Le film a aussi permis de puiser dans l’audience de Beyoncé, largement afro-américaine – un créneau qui reste encore sous-exploité aux États-Unis mais qui est perçu aujourd’hui comme l'un des plus visibles, des plus dynamiques et des plus influents.


Néanmoins, le marché africain n’est pas dans la ligne de mire de Disney+, mais dans celle des chaînes présentes en Afrique, dont Canal+, qui a pu obtenir un accord de distribution pour diffuser Black Is King à travers le Continent le 1er août 2020, dans les pays qu’elles couvrent.

Par ailleurs, Canal + multiplie, avec le groupe Vivendi, les projets à destination d'une classe moyenne grandissante et de plus en plus connectée. Entre autres, une cinquantaine de salles de cinéma sur tout le Continent accompagnées de salle de concerts, pour être au cœur de l’ascension des artistes du septième art et de la musique. C’est ce qui explique l’intérêt de Canal+/Vivendi d’entamer un début de relation avec Beyoncé. Seront-ils les premiers opérateurs à organiser sur tout le Continent une tournée de Queen Bey, qui semble elle aussi s’attaquer au même marché ?

Tout est show-business. Chacun tire la corde de son côté.

Et pendant que l’on débat sur qui aurait le droit de porter des calebasses sur la tête et de se mettre de la craie sur le visage, en Afrique l’industrie du divertissement se prépare à avoir le vent en poupe. A nous de voir comment prendre notre part du gâteau!





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